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DANSERCANALHISTORIQUE 27 JANVIER 2014 Black Blanc Beur : Stupéfiants ! Thomas Hahn

"Pionniers parmi les pionniers du hip-hop, les Black Blanc Beur sont inquiets pour leur avenir. Trente ans qu’ils amènent le hip-hop sur des terrains nouveaux et inattendus, y compris avec Inside, cette nouvelle pièce, une revue chorégraphique et théâtrale sur les effets de la drogue. Un chef-d’œuvre. Mais les B3 ne sont plus à la mode. Bonheur ou malheur ? Ne pas être sous les projecteurs tout le temps confère aussi une liberté de recherche que d’autres n’ont plus. D’où le fait que chaque pièce signée Christine Coudun est une nouvelle surprise.

Inside, donc : Vu de l’intérieur, on ressent comment la perception visuelle des personnages se dilate, comment la présence de substances tant convoitées engendre violence ou apathie. Danse, mime et humour sont ici inséparables, comme si Pina Bausch avait soufflé sa recette à Christine Coudun qui l’adapterait ensuite à son univers chorégraphique. La cofondatrice des B3 avait pris tous les risques. Un sujet difficile, une commande pour une pièce destinée aux adolescents. Mais le savoir-faire de la chorégraphe et son expérience record dans le travail avec la jeunesse font qu’elle transforme le défi en révélation. Oui, le hip-hop peut raconter la vie des banlieues par une sorte de reportage dansé sans verser dans le racolage ou les bons sentiments, sans être didactique ou politiquement correct. Cette mosaïque de tranches de vie, portée par un suspense à la Hitchcock, détourne les situations par des métaphores poétiques ou burlesques : « Quand nous jouons la saynète de l’interrogatoire musclé au poste de police, les jeunes rient ou s’excitent. Ils connaissent bien la situation. » En effet, le public concerné commente, en live, mais pas en prenant partie. Il est touché dans une sensibilité intime et authentique.

La danse détourne les figures de la breakdance et sert à créer un regard décalé. Les empreintes digitales sont prises entre les mollets du policier, ses semelles symbolisent la lampe qui éblouit le gardé à vue, grâce à un freeze comme on ne l’avait jamais vu. C’est bien ce traitement ultra-inventif, adossé à l’authenticité des personnages, qui fait que les danseurs peuvent donner à voir tous les lieux communs de la vie en banlieue, pour en dévoiler l’essence humaine. De danseurs, ils deviennent des êtres qui s’expriment avec leurs membres, comme si les mots n’étaient qu’un artifice dont ils se seraient affranchis. Danse en boîte où l’on crache des pilules, télé-réalité ou talk-show, séance de thérapie. Mourir d’overdose… Pour chaque tableau, Coudun et les danseurs trouvent le traitement chorégraphique idéal. Il fallait oser : Dépasser, voire décortiquer un par un les clichés tout en les assumant jusqu’au bout. Sans parler d’une intelligence rare dans la conception d’un univers sonore et musical qui devient un véritable acteur, au lieu de faire toile de fond. …

…La représentation à l’Espace culturel Robert Doisneau de Meudon-la-Forêt a par ailleurs été la première à intégrer les projections graphiques de Laurent Vérité. Et là encore, on assiste à une véritable révélation. Ce dessins mouvants qui définissent les lieux et les états intérieurs occupent tout le sol, mais jamais le mur de fond. Traitement inversé donc par rapport à tout ce qu’on voit habituellement. L’effet est saisissant. Un mur de fond noir est toujours une bienvenue suggestion de l’infini, alors que le gris des tapis de danse enlaidit la plupart des spectacles qu’on voit. Pina Bausch aimait les projections sur le sol et le fond. Les B3 vont au bout de la pensée. Des pionniers encore, trente ans après."